La sauvegarde du bois de santal en Polynésie française par M. Jean-François Butaud (janvier 2006)
Le santal ou bois de santal :
Le santal ou bois de santal est un arbre particulièrement connu pour l'odeur caractéristique de son seul bois de cœur, qu'il provienne des racines, du tronc ou des branches.
En Polynésie française, ce bois de cœur est utilisé en médecine traditionnelle, dans l'artisanat ou en soin du corps et cosmétique, notamment en ingrédient du monoi au santal (monoi ahi en tahitien ou pani puahi en marquisien).
En dehors de Polynésie, l'utilisation principale du bois est la fabrication par hydrodistillation de l'huile essentielle de santal employée en parfumerie de luxe pour son odeur propre mais aussi pour ses qualités fixatrices.
Seize espèces de santal sont connues dans le monde, essentiellement dans la région indo-pacifique. L'espèce la plus connue est le santal d'Inde ou santal blanc (Santalum album) qui croît principalement en Inde et en Indonésie. C'est de son bois de cœur de couleur claire ou blanche qu'est issu l'essentiel de l'huile utilisée en parfumerie.
D'autres espèces proches sont les santals jaunes (du fait de leur bois de cœur de couleur jaune) de Fidji et Tonga (Santalum yasi) et de Nouvelle-Calédonie et Vanuatu (Santalum austrocaledonicum). Par ailleurs, cinq espèces sont endémiques d'Australie et quatre de l'archipel hawaiien.
Le santal polynésien est le santal rouge (Santalum insulare) qui est endémique de Polynésie française, des Iles Cook (île de Mitiaro) et des Iles Pitcairn (île de Henderson).
Le Santal en Polynésie française :
Le santal local est actuellement présent dans les archipels des Marquises (Nuku Hiva, Ua Pou, Hiva Oa, Tahuata et Fatu Hiva), de la Société (Tahiti, Moorea et Raiatea) et des Australes (Raivavae et Rapa). Il convient mieux de dire "actuellement" car il devait être autrefois présent sur d'autres îles d’où il a disparu, depuis, pour plusieurs raisons.
Ainsi, la présence de santal était avérée à Ua Huka aux Marquises durant le 19ème siècle, tandis qu'elle est ou était soupçonnée dans les îles de Makatea aux Tuamotu et de Tubuai aux Australes.
Il ne faut pas confondre le santal « local » et les santals « introduits » que sont le santal d'Inde ou le santal fidjien et qui se sont naturalisés sur les crêtes sèches de Tahiti et Moorea à partir de nombreux pieds plantés chez tout un chacun.
Les causes de sa régression :
La première cause de la régression du santal, tant entre les îles qu'au sein des îles, a été la surexploitation de son bois par les santaliers durant la première moitié du 19ème siècle. En effet, le bois de santal était à cette époque très prisé en Chine où il était utilisé comme encens dans les cérémonies religieuses.
Les Européens et plus particulièrement les futurs australiens cherchaient quant à eux des monnaies d'échange à troquer contre du thé avec la Chine. Le bois de santal allait alors être cette monnaie.
Les populations naturelles de santal furent donc exploitées et décimées successivement dans tout le Pacifique à cette époque : îles Hawaii, Fidji et Tonga, Polynésie française et enfin Nouvelle-Calédonie et Vanuatu. Le santal était généralement exploité avec l'aide des habitants en échange de pacotilles, métal, tissu, baleinières, alcool et armes. Ces échanges avec les santaliers furent ainsi synonymes du début de l'effondrement des valeurs traditionnelles dans de nombreuses îles du Pacifique.
Mais les surexploitations passées et actuelles ne sont pas les seules causes de la raréfaction du santal polynésien. En effet, l'introduction du rat noir, des herbivores, du chat, de plantes envahissantes et de nombreux pathogènes et parasites constituent des menaces encore plus importantes pour la survie du santal.
Le rat noir dévore la totalité des amandes des fruits de santal. Les chèvres, bœufs et chevaux abroutissent les jeunes pousses ou écorcent les arbres en période de sécheresse. Les chats, les rats et l'homme se délectent des pigeons frugivores qui disséminaient les fruits. Les plantes envahissantes étouffent les arbres mères et ne permettent pas la germination des semences. Les insectes et autres pathogènes introduits font tomber les fleurs, avorter les fruits ou sécher les feuilles.
L'homme lui même continue de malmener cette espèce en voie de disparition par le braconnage, les feux de forêts et la construction de routes et de lotissements dans ses habitats naturels.
Un projet de sauvegarde pour une ressource naturelle renouvelable :
Pour toutes ces raisons et parce que le bois de santal est une ressource naturelle renouvelable des différentes îles de Polynésie française, un projet de sauvegarde de l'espèce a été lancé vers la fin des années 90 par la collaboration de la Polynésie française par l'intermédiaire du Service du Développement Rural (SDR), du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) et de l'Université de Polynésie française via le Laboratoire de chimie des substances naturelles (LCSN).
Ce projet a consisté à inventorier les populations naturelles relictuelles dans toutes les îles et à déterminer les causes de la raréfaction du santal. Ainsi, un peu plus de 4.000 santals polynésiens ont été recensés en Polynésie française avec comme principale cause de leur raréfaction la prédation des graines par les rats.
Le contrôle localisé des rats par des poses régulières de raticides a donc été développé afin de récolter des fruits. Jusqu'à aujourd'hui, près de 10.000 graines ont ainsi pu être récoltées dans les différentes îles.
Les conditions nécessaires à son développement :
Des techniques de pépinière ont été mises au point afin de réaliser des plantations conservatoires, des vergers à graines et d'approvisionner les populations locales très attachées au santal.
Une des difficultés majeures a été l'hémiparasitisme du santal. Ce dernier a besoin de plantes-hôte sur lesquelles il envoie des suçoirs racinaires pour poursuivre son développement. Pour cette raison, au stade pépinière ou en plantation, le santal aura toujours besoin de plantes, quelles qu'elles soient, à ses cotés.
Parallèlement à ces travaux de terrain, la diversité génétique du santal polynésien a été étudiée afin de définir ses différentes unités de conservation. Quatre unités ont été définies : les îles Marquises, les îles de la Société, l'île de Rapa et l'île de Raivavae. Ces quatre unités représentent des origines de santal particulièrement adaptées aux conditions écologiques de leurs îles ou de leur archipel.
Il est donc déconseillé d'introduire un santal dans une île ou un archipel duquel il n'est pas originaire, notamment pour ne pas produire de mélange entre deux origines. Le reboisement en santal d'une île doit se faire autant que possible par des plants issus de populations naturelles ou de plantations conservatoires de l'île même.
Ses qualités olfactives :
Enfin, le bois de santal polynésien a été analysé afin de déterminer les différentes qualités olfactives des bois des différentes îles. Il en ressort que la plupart des provenances de santal polynésien possèdent une très bonne qualité de bois, très voisine à celle du santal indien qui est la référence mondiale. De rares populations naturelles ont présenté des qualités olfactives différentes. Il convient ainsi de privilégier les plantations de production des bois de meilleure qualité tout en conservant la diversité ainsi détectée.
Des résultats encourageants pour l’avenir :
A l'heure actuelle, ce sont plus de trois hectares de santal qui ont été reboisés par le Service du Développement Rural à Nuku Hiva et Moorea.
Demain, ce seront aux îles de Hiva Oa, Tahuata et Raiatea de voir leurs populations de santal s'accroître pour la première fois depuis 200 ans.
Le succès de ce projet de sauvegarde ne tient qu'à la ténacité et à l'enthousiasme de différentes personnes dans toutes les îles. La pérennisation de ces actions sera déterminante pour le renouveau du santal polynésien, plante symbolique et ressource naturelle future.
Alors rendez vous dans plusieurs dizaines d'années !